Je rebrousse chemin et flâne au hasard dans les rues de Gamagōri, en direction de la gare. Le calme des lieux a quelque chose d’agréable et de reposant. Les doux rayons du soleil, encore bas, est des plus agréable. Il est sans doute encore trop tôt : la plupart des petits commerces qui bordent l’artère principale gardent leurs rideaux de fer obstinément fermés. Etant dépourvus d’enseignes ou d’indications concernant les heures d’ouvertures, j’ai plutôt l’impression que la majorité des commerces sont abandonnés ou que les locaux sont vides. Je ne croise presque personne. Pourtant, çà et là, devant les volets décolorés, quelques signes de vie subsistent : des boîtes en fer-blanc faisant office de cendriers, des caisses de bière retournées recouvertes d’un petit coussin transformées en sièges improvisés. Autant de détails discrets qui laissent penser que, malgré les apparences de ville endormie, la vie continue pour ceux qui y habitent. J’imagine ses habitants, d’un certain âge sans doute, se réunir dans ces lieux une fois leurs tâches respectives terminées, un peu comme quand gamin nous nous ruions vers la cour de l’école après avoir bâclé nos devoirs, et qu’il s’y trouvait toujours quelqu’un avec qui discuter ou jouer.
J’ai été pris la veille par une soudaine envie de voir la mer, ce qui m’amène en direction de Gamagōri (蒲郡市), petite ville tranquille réputée pour ses mandarines et pour avoir accueillie une étape de la Coupe du Monde de Voile en octobre 2017. Pour pouvoir profiter le plus possible de cette belle journée ensoleillée je quitte la maison vers peu après sept heures, me retrouve ainsi mêlé vingt minutes durant dans le train à la cohue des travailleurs pendulaires. Cela va faire 19 ans que je travaille au Japon et mes trajets se faisant toujours dans le sens inverse aux leurs, c’est une chose dont je ne fais l’expérience que rarement, mais je me dis toujours que je serai incapable de m’y habituer. (‘I’m a reasonable man, get off my case, get off my case‘). Le trajet de Nagoya à Gamagōri dans un wagon pratiquement vide n’en est que plus agréable. J’écoute Deadbeat, le dernier album en date de Tame Impala, en contemplant le paysage qui défile. Les morceaux sont tous bons, l’album est fluide et s’écoute d’un traite mais je le trouve trop lisse et sans accrocs, sans surprise ni saveur particulière. Innerspeaker (2010) s’ouvrait sur le psychédélique ‘It is not meant to be’ qui m’a plongé avec nostalgie dans une époque que je n’ai jamais connu, Currents (2015) démarrait avec ‘Let it Happen‘, huit minutes d’euphorie mélangeant psyché rock et textures électroniques. Si l’on y réfléchit, dix ans et trois albums plus tard il semble normal que le son soit cette fois carrément contemporain avec ses accents dance-music puisque c’est un style musical auquel Kevin Parker n’avait jusqu’à présent vaguement touché que du bout des doigts – Heureusement cependant que le hit planétaire ‘Surrender’ ne se trouve pas sur l’album, sans quoi l’overdose était assurée.
Je n’ai qu’une vague idée de mon itinéraire une fois arrivé à destination, dans un premier temps je pense cette fois tranquillement faire le tour de l’île Takeshima (竹島), qui avait fait sujet à problèmes lors de notre dernière venue en famille. Une rapide recherche à propos des curiosités architecturales locales fait ressortir un étonnant bâtiment, le Gamagōri City Sports Center(蒲郡市民体育センター), gymnase situé à 15 minutes de la gare de Gamagōri.
Le bâtiment a été terminé en février 1968. Il est l’oeuvre de l’architecte Tokio Tsuruta (鶴田日夫), pour le compte du bureau d’architectes Ishimoto Architects (石本建築事務所). En en approchant je suis immédiatement fasciné par ses sept colonnes de béton inclinées de chaque côté et son toit qui paraît flotter au-dessus de l’espace principal, comme tenu, non, étiré par sept paires de bras. Le bâtiment me fait également penser à quelque insecte à 14 pattes. Si le gymnase, d’un blanc impeccable, semble extrêmement bien entretenu, c’est qu’il vient d’être rénové en 2021 après un an de travaux de renforcement sismique, d’installation d’une nouvelle climatisation et de rénovation du sol sportif et de l’éclairage. Il semblerait qu’il ait été question à un moment de le reconstruire complètement, mais le fait qu’il ait été inscrit au registre DOCOMOMO Japan (registre qui vise à identifier, documenter et préserver les bâtiments et ensembles urbains emblématiques du mouvement moderne) en 2019 aurait grandement joué en la faveur d’un effort visant à le préserver tel-quel.
14 pattes. Curieux quand même … Je le découvre en écrivant ses lignes mais il se trouve que l’isopode géant des abysses (ダイオウグソクムシ en japonais), crustacé mesurant jusqu’à 30 cm de long et pesant environ 1 kg vivant dans des profondeurs allant de 200 à 1,000 mètres, a justement 14 pattes. Or, il se trouve que ce ‘monstre’ est l’une des principales attractions de l’Aquarium de Takeshima (竹島水族館), connu pour sa grande variété d’espèces de poissons d’eau de mer, en particulier ceux des profondeurs, ainsi que pour ses expositions uniques et les panneaux d’explication humoristiques faits à la main par le personnel. Il apparait d’ailleurs en gros plan en page d’accueil du site officiel de l’aquarium. L’aquarium ayant ouvert ses portes en 1956, soit douze ans avant la construction du gymnase, il n’est pas improbable que Tokio Tsuruta ait pris l’isopode géant pour modèle après que celui-ci ait apparu dans les pires cauchemars du petit Tokio depuis sa première visite à l’aquarium encore gamin. J’ai cherché un peu sur la toile mais je n’ai trouvé ni détail sur l’architecte, ni allusion à un rapport entre le crustacé et le bâtiment qui puisse confirmer ma théorie. Il pourrait être amusant de poser la question à la mairie de Gamagōri ou au cabinet d’architecte, mais je ne suis pas sur qu’il aient le sens de l’humour. Encore une side quest de plus !
Sans smartphone, j’ai durant trois interminables semaines été privé de musique lors de mes déplacements. Lors des quelques premiers jours j’ai pensé que ce serait l’occasion de réfléchir un peu, d’organiser mes idées et mes journées de travail en prévisualisant celles-ci mais je me suis vite rendu compte que d’une part le temps que la machine se mette en route que je suis déjà arrivé à la gare, mais surtout à confirmer ce que je redoutais, c’est à dire que je suis incapable de structurer mes idées sans les coucher sur papier, en les encadrant et les reliant à grand renforts de flèches.
Pour combler ce silence que je ne saurai entendre davantage j’ai tout d’abord pensé acheter un lecteur mp3 basique, mais ce serait avouer mon addiction. J’ai donc farfouillé dans mes affaires et en ai ressorti mon vieux dictaphone, auquel je pense ne pas avoir touché depuis quatre ou cinq ans et dont je n’ai qu’un vague souvenir du contenu. Pendant plusieurs jours j’écoute ainsi de nombreuses heures d’enregistrements divers : La voix de mon fils aîné, encore celle d’un enfant, avant que sa voix ait muée et qu’elle ressemble à la mienne au point qu’il arrive de nous confondre, imitant les directives d’un contrôleur de trafic aérien. Des enregistrements de conférences et de groupes d’études autour du tourisme (l’agréable et lointaine époque où j’aimais presque mon travail). L’enregistrement audio du passage du groupe Clammbon au Fuji Rock en 2019, que je me souviens avoir tenté de faire passer au format mp3 en raccordant l’appareil à l’ordinateur. Je m’étais trompé dans la configuration et le concert avait découpé en une soixantaine de morceaux, une nouvelle piste débutant à chaque blanc de plus d’une seconde. Suit le séjour de deux jours à Tōkyō en février 2019, que j’avais pratiquement intégralement enregistré, du vol JL200 de Nagoya à Tōkyō (dont j’avais fait un petit montage publié ici) jusqu’à l’embarquement de Haneda le lendemain. Quelle curieuse sensation d’entendre les sons d’une ville différente de celle où l’on se déplace, et mon étonnement quand, même cinq ans plus tard, je sais exactement à quel moment, à quel endroit j’ai entendu un son en particulier : conversation entre deux filles à la sortie de l’avion à Haneda, gosse en pleurs qui se fait gronder en chinois pas ses parents dans la station de métro à Ginza, le capharnaüm du Tower Records de Shibuya. Je suis capable de siffloter l’air de la musique d’accueil qui émanait de la télé préalablement allumée quand je suis entré dans la chambre (alors que je suis incapable de me remémorer ni le lieu ni le nom de l’hôtel) et me suis immédiatement souvenu, avant de l’entendre, que 7 Rings d’Ariana Grande passait sur MTV quand j’ai changé de chaîne. J’ai très mauvaise mémoire en général, à part pour tout ce qui est en rapport au son. C’est comme si l’espace de ma mémoire mis à disposition de tout ce qui est relatif à l’ouïe et aux sons était disproportionné par rapport au reste.