Courte promenade digestive au nord du complexe commercial LaLaport Nagoya minato AQULS, auquel je viens souvent prendre ma pause déjeuner après ma séance de natation, comme aujourd’hui. Après avoir couru le Marathon de Nishio, objectif principal de cette saison, il y a deux semaines, à défaut d’avoir un nouvel objectif précis pour la suite je me maintiens en forme en allant courir autour de 10km une ou deux fois par semaine tout en augmentant progressivement mes distances en natation afin de ménager mes genoux. Je reviendrai peut-être une autre fois plus en détails sur ma course mais j’ai terminé les 42.195km en 4 heures 3 minutes et 46 secondes. J’ai ainsi pulvérise mon record personnel (4h26 à Matsusaka en 2024) mais j’échoue donc à quatre malheureuses minutes du sacro-saint sub-4. Presque 6 mois d’entraînement pour échouer si près du but, il y aurait de quoi se demander ‘à quoi bon ?’ et vouloir en finir avec la course à pieds, mais en vérité ma déception n’a pas été bien longue car tout au long de la saison j’ai ‘pris mon pied’ à courir (haha), n’ai ressenti pratiquement aucune douleur et les lacunes qui font que je n’ai pas atteint mon objectif sont assez évidentes pour que je puisse envisager d’améliorer encore mon chrono sans avoir à forcer au point que l’entraînement n’en devienne un calvaire.
Je marche une trentaine minutes d’un pas ferme mais ne croise pratiquement personne. Dehors le vent est assez glacial pour qu’un chat, bien au chaud, lui, à l’intérieur de son cafe à chats, me regarde d’un air interrogateur et circonspect, comme s’il ne comprenait pas ce que je fais dehors par un froid pareil – ou bien m’envie-t-il ?
Après ma promenade à Atsuta Jingū je me mets à me balader au hasard, comme d’habitude. Coincé entre deux immeubles de quelques étages, un discret torii m’invite à m’engouffrer dans un étroit chemin qui me guide vers une arrière-cour au milieu duquel trône un petit sanctuaire. Bien qu’il soit autour de midi et que l’endroit soit encerclé d’habitations modestes et même de ce qui semble être un petit restaurant, il y règne un calme agréable et apaisant dont je profite pendant quelques minutes. Le hasard m’aura permis aujourd’hui encore de faire une intéressante découverte … mais et si cette année je m’organisais un peu plus dans mes sorties ? J’ai depuis quelques temps en tête les posts de Bruno Quinquet, qui parcourt méticuleusement et méthodiquement, appareil à la main, jusque dans ses plus petites ruelles, ku (区, quartier) après ku, la gigantesque mégapole qu’est Tōkyō. Pourquoi ne ferais-je pas, à ma manière, de même pour Nagoya et ses environs ? – je risquerai ainsi moins de me retrouver nez-à-nez avec un ours qu’en parcourant le Tokai Nature Trail –
Je commence, de ce pas, ai-je envie de dire, mon aventure, à Atsuta-ku Tenma 1 chō-me (熱田区伝馬町1丁目). Le quartier de Tenma est situé au sud de celui de Jingū(神宮), où se trouve le sanctuaire. Il prend la forme d’un triangle isocèle dont chaque côté ferait entre 300 et 400 mètres. Une artère principale le découpe dans sa hauteur et cinq ruelles le traversent d’un côté à l’autre. Je réfléchis un court moment au moyen le plus efficace permettant de parcourir chaque rue en faisant le moins de chemin possible (en évitant de passer par deux fois par la même rue, par exemple) mais le quartier n’est pas très grand et de toute façon le temps est glacial, je me donne une heure pour en faire le tour, si l’on peut dire ainsi. Je ne m’en aperçois qu’une fois lancé mais c’est également au sanctuaire d’Atsuta que j’avais, sur un coup de tête là-aussi, entamé mon premier carnet gōshuin. Il y a manifestement quelque chose qui me lie à cet endroit et j’aime assez cette idée.
La proximité de l’important sanctuaire qu’est Atsuta fait que ce petit quartier à lui seul compte plusieurs sanctuaires annexes. Il y en a littéralement un à chaque coin de rue, de tailles variées, allant du simple autel à celui, plus imposant, doté d’un torii et de sa statue de lion shishi. Il y a tout autant de petits squares avec ou sans jeux pour enfants. Le jaune pétant des bancs, sans doute repeints il y a peu, contraste avec la douceur presque monotone des couleurs de cette fin d’après-midi. Il n’y a pas un chat, ou plutôt si, un seul, assoupi dans les hautes herbes du jardin d’une maison. Et quelques passants dont je n’arrive pas, puisque j’évite de les regarder avec trop d’insistance, à savoir ce qu’ils pensent de ma présence dans ce quartier ‘quelconque’ alors que le sanctuaire principal est tout proche.
L’idée de me rendre au sanctuaire Atsuta-jingū (熱田神宮) m’est venue dans le train me menant à Nagoya lorsque j’ai réalisé que je n’étais pas encore allé aux hatsumōde (初詣), tradition qui veut que l’on visite temples et sanctuaires durant les premiers jours de janvier pour prier pour la santé, le bonheur et la prospérité. Cela fait maintenant quelques années que je déroge un peu au traditions. Je n’ai plus en tête l’année exacte mais lors d’un hatsumōde au temple proche de notre domicile après que la nouvelle année ait été célébrée je me suis fait agresser par un inconnu en faisant la queue pour recevoir du saké servi pour le Nouvel An avec ma famille et des amis. L’homme dans la cinquantaine qui attendait devant moi s’est soudainement retourné vers moi et a tenté de m’attraper par le col en m’insultant. Je n’ai aucune idée de ce qui a bien pu déclencher son animosité, je suppose qu’il devait être déjà ‘bien entamé’. Des personnes autour de nous avaient pris ma défense et l’homme s’était rapidement retrouvé par terre après avoir trébuche. En près de vingt ans de vie au Japon c’est la seule fois qu’un incident du genre m’est arrivé mais le fait d’avoir commencé l’année de la sorte m’avait fort attristé. Même si je doute que la personne en question se souvienne de quoique ce soit, j’évite désormais de mettre les pieds au temple autour de la nouvelle année afin de ne pas etre victime de représailles ou que sais-je, et mon ‘degré de dévotion’ en a également pris pour son grade.
Le sanctuaire Atsuta Jingū, le grand sanctuaire sacré situé au sud de Nagoya, très populaire dans la région, est connu pour être exceptionnellement fréquente pendant les trois premiers jours de la nouvelle année. Je pensais l’endroit plus calme une fois l’année entamée mais il n’en est rien, je suis très étonné par le nombre de visiteurs dés la sortie de la gare. Les dieux semblent néanmoins cette année vouloir se préoccuper de mon sort. Tout près de l’entrée du sanctuaire je tombe en effet nez à nez (ou nez à bec, du coup) avec les maîtres des lieux, deux go-shinkei(御神鶏), terme que l’on pourrait traduire par ‘poule sacrée‘. À l’origine, la poule est considérée comme un messager des dieux dans la mythologie japonaise, en faire la rencontre est donc de bonne augure. Peu d’informations circulent à leur sujet. Au nombre d’une douzaine ou peut-être moins, il ne s’agit pas de poules élevées par le sanctuaire d’Atsuta, elles se seraient installées là d’elles-mêmes au fil du temps et vivraient quelque part dans l’enceinte du sanctuaire.
Aux alentours du torii à l’entrée et même dans l’enceinte du sanctuaire sont alignés de yatai (stands ambulants de nourriture ou de jeux) et les abords du sanctuaire principal grouille de groupes d’hommes d’affaire d’une vingtaine ou trentaines de personnes. J’apprends par une série de pancartes que le sanctuaire fête le 5 janvier de chaque année le Hatsu-Ebisu (初えびす), littéralement ‘le premier Ebisu de l’année‘. Ebisu est une divinité japonaise, l’un des Sept Dieux du Bonheur, associée à la prospérité commerciale, à la pêche, aux bonnes récoltes et à la chance. Le Hatsu-Ebisu est la première célébration annuelle d’Ebisu, durant laquelle on prie pour une année prospère et favorable qui explique la présence de stands et de toute cette foule.
Je ne sais pas si c’est l’âge, mais pour être franc j’aurai préféré effectuer ma petite prière dans le calme et la sérénité. Avec tout ce brouhaha, on ne s’entend plus penser.
Je ressors des photos prises vers la mi-décembre autour de la gare de Nagoya car je n’ai pas encore pris la moindre photo depuis le début de l’année. Le fait qu’avec les enfants en vacances je n’ai pas eu l’opportunité de me balader n’est pas un prétexte. Le froid est tout simplement trop vif et j’ai rapidement les doigts gelés, et cela depuis tout petit. Je me souviens très clairement à l’école primaire être incapable en hiver d’écrire quoique ce soit même dix minutes après la récréation, ce qui était particulièrement pénible quand il y avait un examen ou une dictée. Bref.
Musicalement parlant en tout cas, l’année commence merveilleusement bien. C’est mon fils aîné qui m’a conseillé l’album ‘kurayamisaka yori ai wo komete‘ du groupe de rock alternatif ‘Kurayamisaka‘. ‘Tu vas aimer, c’est la réincarnation de Supercar‘, me dit-il. Supercar, rien que ça !? Le best-of du groupe, ‘16/50 1997-1999‘ (’03), fait partie des cinq ou six cds qui ont leur place dans la boîte à gants de la voiture. Nous l’avons tant écouté en voiture que nous en connaissons par coeur les paroles des premiers morceaux, et ‘Cream soda‘ ou ‘Lucky‘ sont pratiquement des hymnes nationaux de notre ‘clan’ ! J’apprécie énormément ce groupe et j’ai toujours été déçu de ne l’avoir découvert que peu avant leur séparation en 2005 via leur participation à la bande originale du film ‘Ping Pong‘ (’02). Sa musique est étroitement liée aux premières années au Japon et tient une part important dans ce que j’aime appeler ma ‘mémoire musicale’.
Le groupe Kurayamisaka (qui se prononce kurayamizaka) a été formé fin 2021 à Tōkyō, et est constitué de cinq membres. Le groupe sort en 2022 un premier single (‘farewell‘) suivi d’un mini-album constitué de 6 titres intitulé ‘kimi wo omotte iru‘. Sortent ensuite deux double-singles que l’on retrouvera dans leur premier album, puis le groupe apparait au FUJI ROCK FESTIVAL’24 ROOKIE A GO-GO, la rampe de lancement des nouveaux groupes vers la scène musicale. Consécration, l’année suivante, le groupe gagne sa place au festival Fuji Rock en juillet et sort dans la foulée son premier album ‘kurayamisaka yori ai wo komete‘, en septembre dernier.
L’album entre dans le vif du sujet de très belle manière dés le premier morceau, kurayamisaka yori ai wo komete, qui dans sa construction et de par l’énergie qui s’en dégage donne l’impression qu’il pourrait être à la fois la première et la dernière chanson du groupe, comme si le groupe y avait insufflé tout son être. Le ‘Ai o komete‘ du titre signifiant ‘avec tout mon amour‘, peut-être que je n’exagère pas tant que cela et que mon interprétation est correcte. J’aime beaucoup l’introduction tout en douceur puis la manière dont tout les instruments se déchaînent après que la chanteuse, Sachi Naito (内藤さち), ait comme donné vie au groupe, en poussant ce ‘ha‘ dont on ne sait pas s’il s’agit d’une inhalation ou d’une exhalation mais qui agit comme un détonateur d’explosion, un big bang qui serait le point de départ de toute chose. J’ai trouvé un blog tenu par le guitariste et leader du groupe, Shimizu Shōtaro (清水 正太郎), qui explique que la démo du morceau a été finalisée en juillet 2023. Il en parle comme étant un tournant décisif, dit que grâce à cette chanson, la vision d’ensemble de l’album est devenue nettement plus précise, qu’elle a mis le groupe sur les rails.
Le deuxième titre ‘metro‘ est plus conventionnel mais tout aussi efficace. Son dynamisme fait que malgré qu’il soit plus long que le morceau précédent, il file en un instant, comme un générique d’ouverture d’anime. Vient ensuite mon morceau préféré de l’album, ‘Sunday Driver‘. J’exulte, j’en pleure presque de joie ! Avec l’intro et ses guitares abrasives j’ai dés les premières notes l’impression d’écouter un nouveau morceau de Supercar. L’étonnante brièveté du premier couplet fait que l’on se prend sans préavis le refrain en pleine figure, c’est absolument jouissif, j’en ai eu la chanson en tête pendant les trois jours suivants. C’est Shimizu qui pose sa voix sur le morceau suivant, ‘modify Youth‘. Sa manière nonchalante de chanter me fait évidemment penser à la voix de Kōji Nakamura (中村弘二), le leader de Supercar. Je regrette qu’on ne l’entende pas un peu plus par la suite dans l’album, car si de fait les quelques morceaux qui suivent sont tous de très bonne facture, leur schéma se ressemble un peu et une alternance des voix aurait donné un peu plus de pêche à certains morceaux. Il n’empêche que ‘nameless‘ et surtout ‘evergreen‘, les deux morceaux qui suivent, sont deux très beaux morceaux qui sentent bon les belles soirées de fin d’été en bord de mer – et ce n’est pas moi qui le dit, c’est explicitement décrit dans les paroles dés le début de ‘evergreen‘. ‘Sekisei inko‘ est musicalement plus chargé, on y retrouve riffs de guitares efficaces et solo divers. Dans le premier couplet la chanteuse inspire profondément avant chaque phrase. Je ne sais pas si cela a une signification quelconque mais en fin de compte je n’entends plus que cela. J’ai cru lire quelque part que le groupe citait le groupe anglais Muse comme source d’inspiration, je me demande s’il y a un quelconque rapport ou une influence dans la façon dont Matthew Bellamy happe de l’air avec grand bruit entre chaque phrase dans le titre ‘New Born‘ qui ouvre l’album culte ‘The Origin of Symmetry‘.
Le refrain de ‘weather lore‘ avec son côté dramatique (emoi, comme on dit) est très beau mais dans l’ensemble le morceau sonne un peu creux par rapport aux autres. L’instrumentation de ‘Highway‘ (ハイウェイ) est très fluide, elle enveloppe l’auditeur, mais le son manque de saveur, il est trop teinté de pop à mon goût. ‘Theme (kurayamisaka yori ai wo komete)‘, est un agréable petit interlude à la guitare acoustique qui permet de reprendre des forces pour attaquer ‘jitensha‘, morceau très efficace mais sans grande particularité. On finit l’album en courant à toute haleine avec ‘Anata ga umareta hi ni‘ (あなたが生まれた日に), morceau au rythme rapide, proche du punk rock. Le morceau précédent finissant en fade out, l’intensité n’en est que plus accentuée encore. J’aime beaucoup la seconde moitié du morceau avec ce mélange de guitares et de voix pré-enregistrées déformées, puis les derniers coups de batterie saturés à outrance, qui sonnent comme ceux de quelqu’un à bout de force et qui y met toute son âme, qui viennent ponctuer la fin du morceau.
Même si il y a des hauts et des bas et que le groupe tombe parfois dans la facilité avec l’un ou l’autre morceau qui manque de personnalité par rapport au reste, pour un premier album il est d’une qualité exceptionnelle. Le groupe a une image et une identité qui lui est propre et la trame musicale de l’album est cohérente. Je n’ai pas cherché à lire l’intégralité de l’article sur l’album afin de pouvoir l’interpréter sans être influencé par celui-ci, mais il ne fait nul doute que plusieurs écoutes seront nécessaires pour en saisir les détails et les subtilités. Le groupe est en tournée à travers le Japon jusqu’en juillet, je me laisse donc un peu de temps pour digérer cette découverte et me tourner vers les débuts et autres performances live du groupe disponibles sur internet. Après un tel départ je me demande cependant comment Kurayamisaka va négocier son deuxième album. Un album identique à celui-ci me lasserait quelque peu, j’espère y entendre quelques influences électro. A suivre donc.
kurayamisaka kurayamisaka yori ai wo komete (2025) 12 titres, 46 minutes
(Tout commentaire ou impression est la bienvenue. N’hésitez pas !)
Balade dans le quartier de Kakuōzan (覚王山) par une agréable matinée ensoleillée de début de mois de décembre. J’avais tout d’abord l’intention de me rendre à Yokiso, la villa construite par le premier directeur de la chaîne de grands magasins Matsuzakaya, Ito Jirozaemon Suketami, au début du XIXème siècle, afin de profiter de ce qu’il pouvait rester comme feuilles d’arbres écarlates, mais malheureusement la demeure était fermée au public ce jour-là.
Je me rabats sur le temple Nittai-ji (日泰寺) juste à côté, puis marche complètement au hasard pendant plus de deux heures dans le quartier très vallonné qu’est Kakuōzan. Les squares y sont nombreux et les pans de murs y servent de galerie photo. La taille de certaines maisons font rêver et les trottoirs sont larges et d’une propreté impeccable, je me fais la remarque qu’il y a plus de feuilles mortes sur le pare-brise des voitures que par-terre.
Je redescends de mon nuage, en quelque sorte, au fur et à mesure que j’approche du quartier plus populaire autour de la gare d’Ikeshita (池下). Il semblerait que ce soit la fin des cours, de nombreux lycéen(e)s envahissent les rues. J’ai beau savoir que dans le fond ma présence passe quasiment inaperçue, je me sens comme observé, il m’est désormais impossible de me concentrer. Je me glisse sous un torii qui apparait justement sur ma droite et trouve refuge dans l’étroite cour d’un temple nommé Mamushigaike Hachiman-gu (蝮ヶ池八幡宮). Je suis surpris pas l’utilisation, peu commune, du terme ‘mamushi’, une espèce de serpent de la famille des vipères, dans le nom du temple. Bien que la vipère puisse représenter le danger, le serpent dans l’art et le folklore incarne souvent la sagesse, l’immortalité, et est censé apporter fortune et protection contre le mal. N’oublions pas que 2025 est l’année du serpent ! Même s’il aura fallu attendre le dernier mois de l’année, je ne peux qu’interpréter de manière positive la façon dont j’ai été comme guidé jusqu’ici.
Bref passage à Nagoya Zokei University (NZU), pour le plaisir des yeux. J’aime l’architecture mais j’en parle extrêmement mal. Des formes, des motifs, des courbes peuvent m’être agréable sans que je ne sache concrètement expliquer pourquoi. Afin de devenir capable de mettre des mots sur ces sensations je m’étais il y a quelques années inscrit à un cours sur l’architecture sur la plateforme d’apprentissage en ligne edX, mais j’ai abandonné à mi-chemin. Je suis intéressé, mais pas passionné semble-t-il. L’inscription sur cette plateforme fondée par le MIT et l’université d’Harvard ne m’aura cependant pas été complètement inutile puisque de fil en aiguille elle m’aura permis d’acquérir les bases de la programmation en langage Python grâce aux cours du CS50 de HarvardX. Au lieu de peiner à trouver les mots justes, peut-être devrais-je de temps en temps juste me laisser aller et abandonner, en ne publiant que des photos.
Si je me souviens vaguement que la dernière fois que je me suis baladé à l’université de Nagoya l’allée principale était en travaux, j’ai été fort surpris de voir le résultat dans le dernier numéro du magazine d’architecture Shinkenchiku. Une balade s’impose malgré le temps maussade cette semaine, en espérant qu’il ne pleuve pas – emoji mains qui prient.
Le bâtiment Common Nexus (東海国立大学機構 Common Nexus), surnommé ComoNe, situé sur le campus Higashiyama de l’Université de Nagoya, a été conçu par le cabinet d’architecture de Tetsuo Kobori (小堀哲夫). Il a pour mission de favoriser la co-création, l’échange intergénérationnel et interdisciplinaire en mettant à disposition des espaces ouverts à la communauté universitaire, aux chercheurs, aux artistes, ainsi qu’aux habitants locaux et aux enfants. Vue de face, on a l’impression à première vue que les infrastructures sont situées sous-terre, le plan de verdure incliné que l’on a devant soi formant le toit du bâtiment tout en faisant également office de terrasse. Je suppose que par beau temps on peut s’y balader librement mais aujourd’hui l’accès y est malheureusement interdit, ce qui ne m’empêche pas d’emprunter les différentes passerelles, faisant dépasser ma tête ici et là, à chaque fois d’un nouvel endroit, comme un chien de prairie curieux.
La pluie se met à tomber, je me réfugié à l’intérieur. Grace aux façades en verre l’endroit est particulièrement lumineux malgré le temps au dehors. Il n’y a pas un bruit, au point que je me demande si j’ai vraiment le droit d’être là, mais les employés ne semblent pas vouloir me chasser quand je les croise. Partout, des étudiants seuls ou en groupes, sur leurs tablettes ou leurs ordinateurs sont en train de recréer le monde de demain. L’atmosphère du lieu incite à la réflexion et aux études, et je ne peux m’empêcher de regretter de ne pas avoir poursuivi les miennes un peu plus loin, peut-être jusqu’à la recherche, en sociologie japonaise ou en linguistique. J’ai bien conscience que j’en ai une vision romancée de la profession, celle du type entouré de piles de livres, absorbé dans ses lectures, écrivant sur ce qu’il aime. Il m’arrive de me demander si ce blog n’est pas d’une certaine manière ma façon de vivre cette ‘vocation’ manquée. Mais vu le chaos qui règne dans ces pages, je peine à croire que je serai allé bien loin.
Comme les années précédentes je recherche un peu d’ombre et de fraîcheur dans le grand parc qui entoure le sanctuaire Atsuta Jingū, au sud de Nagoya. Bien que nous soyons en semaine l’endroit est anormalement animé, des groupes de vingt à trente touristes aussi bien japonais qu’étrangers déambulant dans les allées, s’amassent autour de l’autel principal pour prier puis se succèdent pour prendre des photos de groupe, le photographe à chaque fois obligé de reprendre plusieurs fois la photo parce qu’un distrait ne regardait pas l’appareil ou avait les yeux fermés. J’étais venu pour trouver un peu de tranquillité et de sérénité dans un lieu sacré mais le brouhaha provoqué par tout ce monde qui parle en même temps, les bruit de pas dans le gravier et la poussière qu’ils lèvent, le mouvement incessant de la foule m’épuisent plus que nécessaire. Si la chaleur accablante doit y être pour beaucoup dans mon manque d’enthousiasme, le contraste flagrant avec ma promenade au Zenkōji le mois dernier dont j’étais revenu apaisé et empli d’un sentiment d’épanouissement, me laisse songeur.
Paradoxalement, je fuis donc le sanctuaire pour m’engouffrer dans les rues alentours mais j’ai vite fait de regretter ma décision. Le soleil est à son zénith, la lumière est blanche et éblouissante, écrasante et les ombres pratiquement inexistantes comme si je traversais quelque désert aride. Oasis sensorielle, il me semble que la simple vue d’une plante ou du moindre petit espace de verdure fait baisser ma température corporelle de quelques degrés. Je suis à l’affût, capture en photo pots de fleurs, maisons recouvertes de lierre et autres plantes qui se hissent au-dessus des murets. Les années passent mais ce thème m’obsède toujours autant …
Avec les fortes chaleurs de ses dernières semaines il devient difficile de sortir se balader. A 8h du matin il fait déjà presque 30 degrés et ce n’est qu’en ralentissant le rythme de course que je parviens encore à courir autour de 10km sans m’évanouir. J’entame donc le stock de photos prises ces trois derniers mois avec une série de huit photos proposant quatre thèmes que l’on s’amusera (ou pas) à y chercher. Il n’y a pas forcement de réponse correcte, on interprète les photos comme on le veut, c’est cela qui est amusant.
Si une expression japonaise dit ‘l’automne, saison de la lecture’, (読書の秋), assommé par la chaleur, ébloui par la lumière, à défaut de pouvoir faire autre chose c’est pour moi l’été que je lis le plus. Après avoir donc en guise d’amuse-bouche relu comme chaque année ‘La trilogie new yorkaise’ de Paul Auster dans une édition ‘Livre de Poche’ datant de 1997 que je garde précieusement, je viens de terminer de lire en japonais Shippū Rondo (疾風ロンド, 2013) de l’auteur de romans policiers Keigo Higashino (東野 圭吾). S’il se lit très facilement je n’ai pas été particulièrement convaincu par cette histoire (Un employé mécontent d’une université vole une arme biologique appelée ‘K-55’ et menace de la déployer à moins qu’une rançon ne soit payée, mais meurt dans un accident de voiture sans que personne ne sache où l’arme a été cachée …) qui de par ses rebondissements invraisemblables m’a fait penser à un mauvais film hollywoodien. Justement, celui-ci semble avoir été adapté en film en 2016 avec Hiroshi Abe en tête d’affiche et cela n’a pas l’air d’être fantastique. Rien d’étonnant donc à ce que l’on ne trouve pas sa traduction parmi les nombreuses oeuvres disponibles en français chez Actes Sud. Dans ma pile de livres, à lire au frais en sirotant un café glacé j’ai deux oeuvres de Yōko Ogawa (小川洋子)(Petites boites et Jeune fille à l’ouvrage), Pays de neige, le chef-d’oeuvre de Yasunari Kawabata qui a surgi de nulle part après un peu de rangement, 4321 de Paul Auster, que j’ai fini par me payer en version originale, Dune de Franck Herbert, en français, acheté lors de mon retour au pays en janvier et que je n’ai pas relu depuis vingt ans, et pour finir un roman japonais acheté vite-fait l’autre jour, mystérieusement intitulé ‘Labyrinth of Hortensia and the Minotaur‘ (一次元の挿し木) de Ryūnosuke Matsushita (松下 龍之介).
En été je préfère également la radio ou les podcasts à la télé. C’est avec un ravissement certain que je retrouve le journaliste et écrivain Richard Gaitet dans son émission Bookmakers sur ARTE Radio. J’avais longtemps écouté son émission littéraire Nova Book Box lorsqu’il était sur Radio Nova, et Le prix de la page 111, ‘le plus absurde des prix littéraires‘, qui récompense chaque année la meilleure page 111 d’un roman de la rentrée littéraire et que Gaitet anime avec un enthousiasme contagieux, m’a définitivement convaincu que la littérature et son analyse peuvent être autre chose qu’une épreuve de commentaire composé. Au lieu de survoles les textes je me suis mis à lire plus attentivement, en prenant mon temps. On apprécie un texte ou pas, on s’arrête, on tente d’expliquer pourquoi. Un peu comme les pubs à la télé … Je suis en train d’écouter un à un les cent et quelques épisodes de Bookmakers, hier j’ai religieusement dégusté celui avec Daniel Pennac, dont je me souviens avoir lu adolescent l’intégralité de la Saga Malaussène avec un immense plaisir. Si j’aime beaucoup cette émission dans laquelle on découvre le cheminement qui amène à l’écriture, la voix de Pennac a quelque chose d’apaisant et ses mots font mouche, il parle comme il écrit, c’est sublime.
Je suis conscient que ce billet n’a pas grand chose à voir avec le Japon. Je cherche des émissions du même style, en japonais, à propos d’auteurs japonais, mais ne tombe que sur des formats carrés ou trop courts, des échanges soporifiques sans passion, comme si la littérature devait nécessairement être quelque chose d’ennuyeux.
Une à une je tente de rayer de ma liste les choses à faire, à voir ou à visiter. Alors que je suis passé en train des dizaines de fois devant, cela faisait ainsi bien longtemps que je voulais photographier les gigantesques entrepôts appartenant à l’entreprise de logistique Chūkyo Sо̄ko Logistics Company (中京倉庫), à environ dix minutes à pied de la gare de Jingūmae (神宮前). Si les entrepôts exercent sur moi une certaine fascination depuis que je sais qu’ils peuvent contenir un avion comme c’est le cas au Flight of Dreams à l’aéroport international de Chūbu Centrair, plus que l’intérieur à propos duquel on ne peut de toute manière que faire des spéculations, je suis ici davantage intrigué par les escaliers en extérieur qui longent leurs parois. Leur disposition non symétrique, presque aléatoire, me donne l’impression de voir se révéler le derrière de la scène d’un niveau de jeu de plate-formes où le personnage disparaît derrière une porte pour soudainement réapparaître à un endroit complètement différent du paysage afin de surprendre son adversaire. Le bâtiment doit bien faire plus d’une trentaine de mètres de haut, même si je n’ai pas particulièrement peur des hauteurs et du vide je ne pense pas être en mesure d’emprunter ces raccourcis en courant tel un super-héros.