9h30. Gare de Nagoya. J’ai une demie-heure à tuer en attendant l’ouverture des magasins, assez de temps pour trainer autour du Mode Gakuen Spiral Towerset jeter une nouvelle fois un oeil au bâtiment lui-même, mais surtout aux reflets que ses parois de verre projettent autour de lui.
J’ai la chanson ‘Kodak White‘ du rappeur français Népal dans les oreilles. Si l’album ‘2016-18‘ est bon dans son ensemble, je bloque sur ce titre et l’écoute en boucle pendant ma balade. La voix posée, les répétitions, le son aigu qui claque mis en évidence par la basse bien grasse (ou l’inverse) me fait bouger la tête en rythme sur ce flow lent et cadencé. Plus je l’écoute et plus la lente rythmique de style boîte à musique me semble parfaitement coller à cette tour. J’en contemple le sommet et l’imagine tourner sur elle même, les reflets se modifiant peu à peu comme si je me trouvais au centre d’un gigantesque kaléidoscope.
En se baladant dans Nagoya on trouve souvent, derrière les artères principales des petits kissaten, restaurants ou maison de thé. Si la façade peut parfois être fort joliment décorée, il n’est pas rare de n’y trouver à l’entrée qu’un écriteau, une porte et une petite fenêtre. On n’en voit jamais entrer ni sortir personne et il est difficile de savoir s’il y a quelqu’un à l’intérieur, voire même si l’endroit est ouvert ou non. Pour ceux qui comme moi ont un peu trop d’imagination, y pénétrer donne l’impression que l’on n’en sortira jamais, Dieu seul sait ce qui peut bien s’y passer à l’intérieur …
J’aime beaucoup me laisser entraîner dans de lointaines divagations par mon imagination, et celles-ci sont encore plus agréables en musique. Je regarde ainsi longuement à tour de rôle chacune des photos ci-dessus en écoutant l’album Garden Basement de Shrine Fuchsia, sur le label Oreille gardée sur lequel j’avais déjà découvert Rémy Charrierà l’époque. Ce n’est pas le genre de musique que j’écoute habituellement mais c’est loin d’être déplaisant. Le premier titre ‘Garden‘ avec ses notes de synthé sporadiques a un côté musique cosmique qui me rappelle la première ‘conversation’ dans ‘Rencontres du troisième type‘, le deuxième titre ‘Basement‘ me fait penser à de la musique de méditation. Je ne regarde généralement pas le titre des chansons afin de ne pas me sentir influencé par une ambiance que ceux-ci laisseraient suggérer, mais j’ai ici quelques difficultés à voir le rapport entre le titre et les morceaux.
Je fixe toujours mes photos de devantures. Chaque établissement semble posséder une identité qui lui est propre, sûrement le résultat de nombreuses heures de réflexion de la part des propriétaires qui n’ont certainement fait aucun compromis sur le moindre détail. A défaut d’avoir le courage d’y entrer je ne peux que tenter de deviner à quoi ressemble l’intérieur, quel genre de musique y est diffusée et quel type de personnes les fréquentent. Cela pourrait faire le sujet d’une série de billets : Chaque kissaten serait le théâtre d’un chapitre distinct dans lequel apparaîtraient à chaque fois des personnages différents. La question est de savoir s’il faut laisser tout cela au domaine de l’imagination ou bien pousser ces portes.
Comme j’y faisais déjà référence dans un billet publié en 2013, j’aime prendre le temps d’observer les gens autour de moi dans les cafés ou même dans les transports en commun. Je les regarde du coin de l’oeil et imagine la vie qu’ils mènent, ou bien j’écoute distraitement leurs conversations et y pioche des indices par-ci par-là. Il n’a y aucun moyen de savoir si j’ai vu juste ou non, et c’est là l’aspect le plus intéressant de la chose. Je pense que cela n’a rien à voir avec du voyeurisme et je n’ai aucune mauvaise intention, au contraire, cela me permet parfois de me rendre compte quand quelqu’un a besoin d’aide ou qu’on lui cède la place dans le train.
C’est un peu par hasard que je me retrouve aux alentours de la Nagoya TV Tower. La dernière fois que j’y suis venu, ç’était en octobre de l’année passée. L’endroit venait juste de rouvrir après sa rénovation, j’en avais profité pour prendre quelques photos mais il avait fait gris ce jour là, il avait même plu, ce qui avait rendu l’endroit suffisamment morose pour que je ne parvienne pas à finir le billet entamé à l’époque et qui traîne depuis dans mes brouillons. En ce début de mois d’avril, l’ambiance est totalement différente. Si le temps devenu clément y est certes pour beaucoup, les cerisiers en fleurs semblent avoir pour principal effet d’attendrir tout ceux qui les contemplent.
J’ai deux heures à tuer aux alentours de la gare de Nagoya. Je fais un rapide tour au Tower Records du Nagoya Kintetsu Passe dans l’intention de m’emparer du nouveau DVD de Sakanaction ‘SAKANAQUARIUM HIKARI ONLINE’, tiré du concert en ligne qui a eu lieu en août 2020, mais j’en suis finalement sorti les mains vides. En effet, alors que je me dirige en sautillant de joie jusqu’au rayon, j’y trouve juste trois boîtiers négligemment disposés. Chacun d’eux a un prix différent mais aucune explication n’est donnée sur leur contenu. Il faut savoir que le Tower Records Parco situé à Sakae est un lieu culte pour les fans du groupe, un stand assez conséquent lui est consacré, regroupant la totalité de leur discographie, de grands panels à l’effigie des membres du groupe, des Polaroïds signés, et le magasin publie même régulièrement son petit magazine fait-main spécialisé, le NF Nagoya (Parco) Fishing Tsushin. Je pense que les fans ne rechignent pas à aller exprès à Sakae pour s’y procurer les nouveautés, ce qui explique la petitesse du stand à la gare de Nagoya.
Ce mois de mars, il a plu pratiquement chaque jour de congé, ce qui m’a empêché d’aller à la chasse aux cerisiers en fleurs, précoces cette année. J’aperçois quelques beaux cerisiers le long de la Sakura-dori en face de la gare et décide d’y voir de plus près. Je suis moi-même étonné qu’il ne me soit jamais venu à l’idée plus tôt de prendre les fleurs en photos au milieu des gratte-ciels alors que ce sont deux thèmes que j’aime beaucoup. Apres le Mode Gakuen Spiral Towers dont j’ai déjà traité sur ce blog, le Dai Nagoya Building est l’un de mes bâtiments préférés dans les environs. Lui aussi recouvert en intégralité d’imposantes parois de verre, je ne me lasse pas de le contempler sous tous ses angles, mais la vue de la première photo est celle que je préfère et il me semble à chaque fois prendre cette même photo.
Et à chaque fois que je trie les photos prises de ce bâtiment, j’en viens irrémédiablement par association d’idées à écouter Monolith sur l’album ‘It’s Artificial‘ d’Andrew Bayer. Puis, après une première écoute je me rappelle que les titres qui le précèdent (‘Counting The Points’) et le suivent (‘A Drink For Calamity Jane’) sont à écouter à la suite et s’enchainent parfaitement comme s’ils ne formaient qu’un seul magnifique morceau de 25 minutes. Et finalement, cette parfaite triplette m’amène inéluctablement à la doublette ‘Gonk Roughage’ et ‘Distant Father Torch’ qui vient clôturer l’album ‘Growls Garden‘ de Clark. La version japonaise de l’album comporte deux bonus track mais la violence du premier morceau qui vient contraster avec la mystérieuse douceur du second me fait à chaque fois regretter leur présence.
Juste à côté du Nippon Gaishi Hall du billet précédent se trouve la gare JR de Kasadera. Je ne la connais que de nom. Cependant, lors de concerts d’artistes réputés il m’arrivait d’indiquer aux fans venus des quatre coins du pays l’itinéraire de l’aéroport jusqu’ici. T-shirts, casquettes et écharpes autour du cou, il suffisait de voir leur accoutrement pour savoir quel artiste jouait ce jour là. Je me souviens notamment d’une fille dans la vingtaine vêtue de la tête aux pieds de vêtements contenant le logo d’arrêtes de poisson du groupe Sakanaction. En cherchant leurs setlists sur internet j’apprends qu’ils y ont donné un concert en octobre 2015. Comme c’est vers cette période que je commençais à entrer plus en profondeur dans leur discographie et que c’est l’année de sortie du double album de remix et bootlegs ‘Natsukashii tsuki ha atarashii tsuki’ que j’avais savouré titre par titre, la date doit correspondre. Quoiqu’il en soit, j’étais à la fois envieux et intrigué puisque c’était la première fois que je voyais des fans du groupe. Je n’ai entre-temps toujours pas eu l’occasion d’aller à l’un de leurs concerts, et avec la crise sanitaire mon voeu n’est malheureusement pas prêt de se réaliser.
Une longue passerelle d’une centaine de mètres passe au dessus de la quinzaine de voies ferrées. La gare n’étant desservie que par la ligne Tôkaidô je suis surpris d’y découvrir un nombre si important de voies. Alors que je me dis qu’un spécialiste en la matière saurait certainement me donner quelques explications, j’aperçois un type, appareil à la main, qui semble guetter à travers le grillage le départ d’un train de marchandise. Je n’aime vraiment pas le terme otaku, péjoratif à mon goût. Au travail on me traite de hikôki mania (maniaque d’aviation), ce qui est déjà moins pire, mais mince, ce type et moi, bien que notre domaine de prédilection soit différent nous sommes juste dans notre bulle, à apprécier ce que nous faisons, et nous n’embêtons personne. Je dis toujours à mes enfants de ne pas utiliser le terme otaku mais spécialiste, et qu’au lieu de les pointer du doigts ils feraient mieux d’en profiter pour leurs poser toutes les questions qui leur passent par la tête, mais je suis bien incapable d’adresser la parole à cet inconnu et quand nos regards se croisent nous nous saluons juste d’un petit hochement de tête.
J’ai une heure à tuer dans les environs de Jingumae. Il fait déjà trop sombre pour prendre des photos au sanctuaire pourtant proche, mais caché par des arbres gigantesques, et décide de me balader au hasard dans le quartier. Je fais hurler SIGN d’Autechre dans mon casque afin de ne pas me sentir obligé de prendre en photos les trains à chaque fois qu’ils passent. C’est également une nouvelle fois l’occasion d’expérimenter la manière dont la musique que j’écoute influence mes photos.
‘Autechre are like a rich fruit that you are not sure you like, but you keep having to try another one because you can’t quite make up your mind. Pleasurable and strangely addictive.‘ Je ne me suis jamais vraiment remis des indigestes NTS Sessions. L’imposante liste des 28 enregistrements de leur tournée 2014-2015 est des plus appétissantes mais leur écoute nécessite une certaine sérénité et une concentration que ne parviens à trouver. Comme il est mentionné de très belle manière dans le commentaire ci-dessus, Autechre a quelque chose d’addictif. On attend le temps qu’il faut, puis on y revient. Après une longue pause d’un an cela doit être la troisième fois cette semaine que j’écoute cet album. J’ai eu l’impression de redécouvrir le groupe, de revenir à mes premières amours, Confield, écouté vingt ans plus tôt. ‘Mais d’où sort ce son … ?‘
Je ne parviens pas à expliquer cette curieuse fascination pour les cages d’escaliers, mais hormis ces tuyaux d’aérations contorsionnistes, les photos prises seront très géométriques. Des lignes horizontales, verticales, des diagonales et peu de courbes. C’est sans doute un peu inspiré par Brutal House, dont je consulte souvent les photos ces derniers temps. C’est sans florilèges, à l’image de SIGN.
Puisqu’on est là j’aurai bien aimé voir le château de Nagoya de plus près ou du moins entrer dans l’enceinte, mais Louis refuse de quitter l’aire de jeu. Je prends mon mal en patience ; N’ayant que peu de temps à disposition nous n’aurions de toute façon pas eu le temps de faire tout le tour du château, je retourne à la voiture prendre mon appareil photo. Alors que la fin de l’année approche tout doucement, je suis déjà tout doucement en mode ‘recapitulatif’. Parmi les choses positives de cette crise sanitaire on pourra dire qu’elle m’aura permis de me rendre compte qu’au lieu de trainer les enfants trois heures en voiture dans des lieux qui pourraient les intéresser, un simple parc où jouer au ballon et un terrain de jeux font parfois tout leur bonheur.
Je laisse donc Louis jouer autant qu’il veut et m’amuse moi aussi à ma manière en photographiant tout ce qui est a portée d’objectif. Que la photo soit bonne ou pas a moins d’importance que le plaisir de photographier, surtout depuis que les photos servent avant tout de support à l’écriture, à me donner de l’inspiration pour le billet que je vais rédiger par la suite.
L’endroit est un havre de paix. Je suis toujours intrigué par ce don naturel qu’ont les enfants de pouvoir instantanément devenir amis. Quand on leur demande, la réponse est toujours la même : ‘Il m’a demandé comment je m’appelais, alors j’ai répondu, et on est devenu amis.’ C’est pourtant si simple …
Avril déjà. Cette année aussi, c’est déjà la saison des cerisiers en fleurs. L’hiver a été plutôt doux, je suis un peu déçu de ne pas avoir pu profiter pleinement de la montagne. Tout le monde semblait s’accorder à dire que cette année les cerisiers fleuriraient plus tôt que d’habitude, mais une soudaine vague de froid a fait durer le plaisir.
Tsuruma Koen est un grand et agréable parc connu pour ses cerisiers. Nous y avions fait un hanami, déguisés, il y a deux ans avec des collègues et étions même passés à la télé. J’ai eu bien de la peine à me remémorer celui de l’année dernière, jusqu’à ce que je me souvienne que nous étions alors de retour en France. Je suis retourné à Tsurumai Koen, en famille cette fois. Les fleurs de cerisiers étaient en pleine éclosion. La télé était au rendez-vous, mais impossible d’y retrouver d’éventuels collègues tant le parc entier grouillait de monde. Les gens mangent, boivent ou roupillent, jouent de la guitare, bavardent, les enfants jouent au ballon. Il y a beaucoup d’étrangers, des touristes bien sûr mais certains d’entre-eux semblent habiter à Nagoya, j’entends même parler français.
Plus que la beauté des cerisiers, j’apprécie surtout le sentiment de paix et de liberté totale qui règne pendant cette période. A défaut de savoir expliquer cela avec des mots, je me fais bref et vous laisse avec quelques photos.
Le ciel bleu est superbe et uniforme. Le violent typhon passé, je me sens obligé d’en profiter pour sortir faire mon touriste. Je décide de me rendre là où tout touriste se rend en premier : au château de Nagoya, où je n’ai pas mis les pieds depuis plusieurs années, du moins pas depuis la renovation du Hommaru Palace.
Le beau temps aidant, les touristes sont nombreux, bien plus nombreux que lors de mes balades précédentes. Les deux ‘Kin-Shachi’ (金鯱 ) – animal imaginaire mi-tigre mi-poisson en or – qui ornent le toit du château sont éblouissants. Les ninjas et samouraïs qui se baladent dans leurs tenues sont particulièrement populaires. Je souris lorsque j’entends l’un d’eux parler en chinois. Les puristes râlent, moi cela me fait plaisir que les efforts des associations touristiques préfectorales visant à rendre l’endroit plus attractif soient récompensés.
Le Hommaru Palace (本丸御殿 ) est une imposante bâtisse adjacente au château qui servait si l’on peut dire de chambre d’amis aux puissants maitres féodaux de passage à Nagoya il y a 400 ans de cela. Murs et portes coulissantes étaient peintes par les grands maîtres peintres de l’époque. Comme le château, le bâtiment est détruit par les bombardements pendant la deuxième guerre mondiale. Si le château est reconstruit en 1959, il faudra attendre jusqu’en 2009 pour que débutent les travaux de reconstruction à l’identique du Hommaru Palace, travaux qui ont pris fin en juin dernier.
‘Ces quelque photos prises parlent d’elles-mêmes’ me semble être une manière élégante de me tirer de ce pétrin, mes connaissances en art japonais se limitant à celles de mon année de cursus d’art moderne auprès du passionnant M.Lucken il y a de cela 15 ans. Les peintures me paraissent très modernes dans le trait et dans le choix des couleurs, parfois très vives, sans doute afin de ne pas être noyées par cette couleur dorée omniprésente. Entouré de la sorte d’œuvres d’art et de couleurs lumineuses, il me semble un instant devenir plus sage et créatif : ‘Tiens, et si je reprenais mon blog ?’