Le printemps, le vrai … Je fais redécouvrir Kyōto à ma mère, de passage pendant une dizaine de jours. Lors de sa visite précédente il y a quelques années, à son arrivée les fleurs de cerisiers étaient déjà fanées, cette fois-ci, avec le mauvais temps du mois de mars l’éclosion est anormalement tardive. Nous parviendrons tout de même à trouver quelques fleurs de cerisiers par-ci par-là le long de notre promenade, notamment au Shōsei-en (渉成園), le jardin japonais rattaché au temple Higashi Hongan-ji, ou au temple Ryōzen Kannon(霊山観音) avec son imposante statue en béton de 24 mètres de haut. Les beaux jours ne sauraient tarder …
Le temps, pour un mois de mars, est exécrable, et le climat me semble complètement détraqué. Quand il ne pleut pas, il souffle un vent d’une violence inouïe. La température grimpe et baisse de dix degrés du jour au lendemain, il y a quelques jours il a même neigé quelques flocons. Dans ces conditions, tant bien même les fleurs de cerisiers sont elles écloses qu’il est impossible d’en profiter pleinement. Au moindre rayon de soleil j’en profite donc pour me ruer dehors et voir où en est la progression, et me balade pour ce faire cette fois-ci autour du quartier de Sakae. Selon la variété d’arbre l’éclosion est plus ou moins avancée et la palette de couleurs des fleurs varie du rose pastel au rose vif, mais il ne s’agit que d’arbres dispersés par-ci par-là, les beaux jours où les gouttes de pluie seront remplacées par les pétales voltigeant dans le vent semble encore bien lointaine.
Tel ce chien devant l’entrée de ce magasin, je suis à moitié somnolant, nonchalamment affalé sur un inconfortable banc bleu en plastique après avoir fait le tour du temple Nittai-ji (日泰寺) situé dans le quartier populaire de Nagoya qu’est Kakuōzan (覚王山). Nous sommes début février mais sans le moindre brin de vent le temps est très agréable pour la saison. J’y suis venu pour me recueillir un peu, trouver le calme, la tête embrumée par divers doutes et soucis – dont la panne de blog dont j’ai parlé dans le billet précédent. Je reste assis là un long moment, peut-être une demie-heure. Un homme en costume dans la trentaine que j’ai croisé plus tôt se fait réciter un sūtra par un moine à la voix caverneuse dans le hall principal du temple, sa voix semble comme résonner dans tout le quartier. Aimant beaucoup la rythmique de ces prières et leur musicalité alors qu’en dehors du gong retentissant au début et à la fin de prière elle ne sont la plupart du temps accompagnée d’aucun instrument, j’ai de par le passé tenté de retenir le Sūtra du Coeur (般若心経, Hannya shingyo), qui compte parmi l’un des plus populaires, mais comme dans ma démarche il s’agissait plus de faire impression que d’élever mon esprit, j’ai eu vite fait d’abandonner. Il m’arrive cependant de l’écouter avec sa retranscription sur Youtube, je ne peux alors m’empêcher de ressentir comme une frémissement quand retentit à la fin du sūtra mon passage préféré avec ses répétitions si particulières … ‘gya tē gya tē, ha ra gya tē, ha ra sō gya tē. Bo ji. So wa ka, Han nya shin gyō …’ (Il est inutile de s’inquiéter pour moi, je ne suis pas soudainement entré dans une quête mystique à la recherche de moi-même (encore que ?), je suis tout simplement un insatiable curieux !)
En marchant au hasard en direction de la gare de Motoyama (本山) dans l’idée de faire un détour par l’université de Nagoya, mon regard est attiré par une haute tour dont le toit dépasse des arbres alentours. En cherchant un moyen d’y accéder je tombe sur une étroite ruelle au bout de laquelle se trouve un torii rouge en bois menant à un escalier montant en zigzag vers un torii gris inhabituellement désaxé par rapport à celui au pied de l’escalier. Une fois en haut j’atteins le somptueux sanctuaire Shiroyama Hachiman-gū 城山八幡宮. Celui-ci a la particularité de se trouver sur l’emplacement du château de Suemori (末森城), dont la construction, ordonnée par le seigneur de guerre Oda Nobuhide, remonte à 1548. En ruines il n’en reste aujourd’hui qu’une stèle, mais je suis étonné par l’importante taille du sanctuaire, dont rien ne saurait présager la présence en un lieu aussi exigu, en haut de cette petite colline.
Après avoir fait inscrire l’un des nombreux sceau goshuin dans mon carnet je me dirige finalement vers le bâtiment aperçu précédemment, situé juste à quelques pas du sanctuaire. lI s’agit du Shōwa Jukudō (昭和塾堂), un centre d’éducation pour les enfants érigé en 1928 (an 3 de l’ère Showa) comportant entre autre une église, une cantine, une bibliothèque, ainsi que de nombreuses chambres et salles de classe pour une capacité de 600 personnes. Son auteur est Miki Kurokawa (黒川己喜), père de Kishō Kurokawa. Commandé par la préfecture d’Aichi, le bâtiment est bâti dans un but éducatif et a la particularité d’avoir été dessiné de manière à représenter l’idéogramme hito, (人, l’homme) quand celui-ci est vu du ciel. Malheureusement fermé en 2014, en dehors de rares occasions il n’est pas possible d’accéder à l’intérieur.
Avec tout ces détours je n’ai plus le temps de passer au Toyoda Memorial Auditorium à l’université, sur le chemin du retour je rêve secrètement que l’un des deux garçons entre à l’université de Nagoya pour que j’aie l’honneur d’y pénétrer pour l’une ou l’autre cérémonie, mais pour cela il faudrait un miracle. Peut-être qu’en allant prier régulièrement au Nittaiji … ?
Je m’organise sur un coup de tête une sortie au château de Gifu. Le temps est maussade ces derniers temps, il a même neigé la semaine dernière. Comme on annonçait de la pluie aujourd’hui je m’y suis rendu hier malgré la grisaille, mais finalement il fait soleil et presque 15 degrés à l’heure où je rédige ce billet.
La ville de Gifu est le chef-lieu de la préfecture du même nom. Située au nord de celle d’Aichi, il est préférable de s’y rendre en train afin d’éviter les pénibles bouchons de la grande boucle autour de Nagoya. Pendant le trajet qui prend autour de 45 minutes je m’écoute l’album Merkmal de la chanteuse japonaise Salyu. Comme il s’agit d’une ligne de chemin de fer que je n’emprunte pratiquement jamais je contemple le paysage en rêvassant. J’aime assez l’idée d’associer un album à un lieu, une ligne de bus ou de train, ou bien encore une portion d’autoroute. Quand j’y réfléchis, je crois que cette idée m’obstine depuis la période où, alors étudiant, j’écoutais l’album Parachutes de Coldplay à chaque fois que je faisais le trajet de Metz vers Châlons-en-Champagne, gare située à mi-chemin entre Metz et Paris. Une personne que j’appréciais alors beaucoup habitait à la capitale et nous nous retrouvions régulièrement à Châlons, bavardions quelques heures dans un café près de la gare puis repartions chacun de notre côté, avec à nouveau Parachutes dans les oreilles. (A noter que même sans cette ‘charge émotionnelle’, je pense qu’il s’agit d’un excellent album, sinon le seul bon album du groupe). Je m’égare.
Si je me réfère à mes statistiques Last.fm, je n’avais pas écouté Salyu depuis plus de dix ans. Elle s’est récemment immiscée dans mes suggestions et je me suis souvenu à une époque avoir énormément écouté Merkmal, de très loin son meilleur album. Pour une fois avec Keiko nous avions une artiste en commun, nous avions même été la voir en concert le 17 avril 2009 dans le cadre de la Merkmal 2009 Tour au Aichi Prefectural Art Theater ( dont je parlais récemment ici, à croire que tout est lié … ) Les premiers titres de l’album sont ce que la pop japonaise a de mieux à offrir à l’époque. L’orchestration, aux nombreuses couches, très théâtrale, est irréprochable, les refrains sont somptueux et la voix de Salyu est suffisamment puissante et maîtrisée pour que l’ensemble soit cohérent. Il faut dire que ce n’est rien d’autre que c’est Takeshi Kobayashi (小林 武史) qui est à la baguette sur cet album. Ce compositeur et producteur est une légende dans le milieu, ayant composé entre autre pour les artistes renommés tels que Mr.Children, My Little Lover, Back Number ou encore Hiroji Miyamoto. L’album monte en puissance et atteint son paroxysme avec le sublime VALON-1. Que ce soit dans sa construction, l’enveloppante profondeur de son orchestration, l’interprétation pleine d’émotion ou encore ses paroles chargées d’espoir, la chanson est parfaite en tout points. En terme de musique solennelle et universelle je la préfère largement au Jupiter, le pompeux titre d’Ayaka Hirahara (平原綾香) et son synthétiseur mollasson, que l’on croit bon de faire retentir dés qu’il s’agit de vouloir faire pleurer son public. Tandis que j’écoute VALON-1 en boucle je suis presque déçu d’arriver à destination, et pousse un profond soupir en rangeant mes écouteurs.
J’ai prévu de marcher de la gare de Gifu jusqu’au pied du Mont Kinka (金華山) puis de monter à pied jusqu’au château qui se trouve au sommet, ce qui devrait me prendre en tout deux heures en prenant mon temps. Il est facile de s’orienter dans la ville car même si le château est trop petit pour être visible de loin, le Mont Kinka apparaît et disparaît derrière les bâtiments au fur et à mesure que j’avance. Le hasard me mène au pied du temple Gifu Zenkō-ji 岐阜善光寺 – également appelé Inaba Zenkō-ji 伊奈波善光寺, Mont Inaba étant l’ancien nom du Mont Kinka dont l’entrée est gardée par un terrifiant ogre rouge aka-oni. Ogres et démons font leur apparition dans le pays à l’approche du setsubun, fête traditionnelle qui a lieu chaque année début février, et que l’on chasse de chez soi en leur jetant des graines de soja grillées. Après avoir fait rapidement le tour du temple je pense faire inscrire son sceau Goshuin dans mon carnet mais un écriteau indique que ‘la collecte des sceaux est un acte religieux et non un stamp rally‘. A bon entendeur salut …
Si le château de Gifu a été construit en 1201, il est notamment connu pour avoir assiégé par le seigneur de guerre Oda Nobunaga en 1567. Le château actuel est une construction en ciment réalisée en 1956. On peut y grimper en empruntant le funiculaire ou l’un des dix sentiers aménagés. Je choisis le plus long, intitulé Meisō no komichi めい想の小径, qui monte jusqu’au sommet à 329m sur un parcours long de 2.3km tout en permettant d’apprécier une vue dégagée sur la plaine derrière le château, dont la vue est d’habitude obstruée par le Mont Kinka. Par beau temps il parait que l’on peut apercevoir au loin le Mont Ontake (御嶽山) mais ce sera pour une autre fois. L’ascension se fait sans grosses difficultés en un peu moins d’une heure. Une fois en haut j’admire le château sous tout ses angles puis monte au sommet. Avec pareille vue sur les alentours on imagine aisément l’enjeu stratégique que représentait cet emplacement à l’époque ! Afin d’épargner mes genoux je redescends en funiculaire et prends le bus jusqu’à la gare. Dans le train du retour je poursuis mon écoute de Merkmal. Au final rien n’est à jeter dans cet album, même le curieuxtitre Howa 飽和 tombe à point en tant qu’interlude. Tout est tellement parfait qu’à la limite il en manque presque de personnalité, comme si tout avait était établi d’après de compliquées formules scientifiques connues seules du dément Kobayashi ; un bémol, un ou deux titres un peu moins bons par-ci par-là en aurait fait un album un peu plus humain, organique et chaleureux.
Le Toyota Municipal Museum of Art, qui fait l’objet des deux derniers billets, est l’oeuvre de l’architecte Taniguchi Yoshio (谷口吉生). Si Taniguchi Yoshio est notamment connu comme étant le concepteur du plan de rénovation du Museum of Modern Art (MoMA) de New York, il a également travaillé sur des musées symboliques du Japon, dont celui de la ville de Toyota. Les jardins aux alentours du musée sont quant à eux arrangés par un certain Peter Walker, architecte du paysage a qui l’on doit le célèbre projet Jewel Changi Airport, complexe commercial en verre comportant en son sein la plus haute chute d’eau en intérieur au monde, et ce en plein milieu du septième aéroport mondial en termes de trafic aérien.
L’architecture du bâtiment est une oeuvre d’art à part entière, et je pense avoir passé au moins de temps à l’extérieur qu’à l’intérieur du musée. Il me semble que je pourrais passer la journée à me balader autour à contempler la manière dont les ombres se transforment au fur et à mesure que le soleil monte dans le ciel. A l’étage l’on découvre un plan d’eau et une curieuse installation, The Colors Suspended: 3 Exploded Cabin (3つの破裂した小屋, 2003), de l’artiste, peintre, sculpteur et plasticien français Daniel Buren : Trois cabines dont l’intérieur est respectivement bleu, rouge ou jaune. La façade extérieure est intégralement recouverte de miroirs et de chaque côté se trouve une ouverture d’où l’on peut entrer à l’intérieur. A quelques pas devant chaque porte se trouve une cloison faisant la taille d’une porte. L’une de ses faces est de la même couleur que celle de la cabane, l’autre face est à nouveau constituée d’un miroir. La lumière du soleil, le paysage environnant, le musée et les visiteurs se reflète de toutes parts, s’entrechevêtrent au point que je ne peux pas affirmer avec certitude ne pas apparaître dans le pan d’un ou l’autre miroir. J’essaie de découper les images, d’y insérer des personnes ou de faire coïncider les lignes de bâtiments différents.
J’écris ces quelques lignes en écoutant IRIS: A Space Opera, l’époustouflante performance du groupe Justice. Je possède le premier album du groupe ( † , 2007) mais je ne l’ai pas écoute depuis un bon bout de temps. Au fur et a mesure que les titres défilent parfaitement enchaînés je me rends compte que j’en attribuait un certain nombre à leur compatriote français Jackson And His Computerband (Smash, 2005). C’était alors l’âge d’or de la ‘French House‘, toute la clique du label Ed Banger produisait à foison, je m’y suis perdu en cours de route … J’ai pris énormément de photos de l’installation de Buren, me mettant au centre de chacune des trois cabanes et photographiant chacune des quatre sorties, puis, à l’inverse, capturant chaque cloison à plus ou moins la même distance de celle-ci. En écoutant le concert m’est venu à l’idée de créer une animation ou une video où ces photos s’alterneraient au rythme de la musique. Dieu seul sait si cette Nième idée verra le jour ou non …
Deux semaines sans billet, des vacances, en quelque sorte ! Tout d’abord je souhaite, en retard, une excellente année aux fidèles lecteurs ainsi qu’à ceux de passage. Les aléas du calendrier font que j’étais malheureusement du soir pour le Réveillon et n’ai donc pas pu cérémonieusement regarder le Kōhaku en famille. A l’heure où nous basculions dans l’année 2024 j’étais sur mon vélo à faire hurler le dansant album de house ‘Happy Music’ de Supershy (mieux connu sous le nom de Tom Misch) en slalomant entre les personnes se rendant au sanctuaire le plus proche pour faire leurs voeux. Des titres comme Happy Music, Don’t Let Go et surtout le sublime Feel Like Makin’ Love me font pédaler comme un dératé en fanfaronnant comme un ivrogne, un comble alors que je n’ai rien bu.
2023 aura été une année plutôt agitée par rapport aux deux années précédentes, j’ai l’impression d’en avoir passé l’intégralité à bloc, la tête dans le guidon, sans vraiment pouvoir expliquer ce que j’y ai fait en particulier. Pour ce qui est du blog, il m’a semblé être parvenu à maintenir un rythme de croisière, ce qui n’a pas toujours été évident car nos sorties en famille ont été pratiquement inexistantes et qu’il a donc fallu davantage que les années précédentes aller chercher les sujets par moi-même. La page à propos du Tōkai Nature Trail est encore vierge, je n’ai toujours par réussi à allier de manière satisfaisante et cohérente le blog, mes carnets et mon compte Instagram, et le fait que je me sois remis à courir de manière régulière n’a rien arrangé. M’étant emmêlé les pinceaux sur WordPress j’ai apparemment perdu (?) une partie des statistiques des années passées mais le nombre de visiteurs a cette année encore été très bas. Si je me basais uniquement sur les chiffres pour évaluer s’il faut continuer ou pas ce blog une année de plus la réponse serait immédiatement négative, mais l’envie de me balader, de découvrir, prendre des photos, rêvasser et d’être créatif est toujours là. Nous verrons bien ou nous mène cette année 2024.
J’ai été en fin d’année au Toyota Municipal Museum of Art (豊田市美術館) pour aller voir une exposition intitulée ‘Frank Lloyd Wright and the World‘, organisée dans le cadre de la célébration du centenaire de la construction de l’Hôtel Imperial de Tōkyō, dont celui a été le principal acteur. L’exposition retraçait le parcours du célèbre architecte américain Frank Lloyd Wright (1867-1959) en mettant le point sur la manière dont son séjour au Japon a influencé ses oeuvres et l’impulsion qu’ont ensuite exercées celles-ci dans l’archipel bien sûr, mais aussi dans le monde entier – et j’invite ceux qu’intéressent à consulter cet article qui en parle trop bien pour que j’aie quoique ce soit d’autre à ajouter. Si l’exposition donnait une vue globale intéressante des rapports de Wright avec le Japon, j’ai surtout été fasciné par les superbes plans et perspectives en grand format de ses principales oeuvres, que l’on peut retrouver dans l’apparemment célèbre ‘Portfolio Wasmuth‘, un recueil en deux volumes de 100 lithographies du travail de l’architecte, publié en Allemagne sous le titre ‘Executed Buildings and Designs by Frank Lloyd Wright‘ en 1910 par l’éditeur berlinois Ernst Wasmuth.
J’aurai aimé être en mesure de dessiner des bâtiments de la sorte. Je m’y suis essayé plusieurs fois, tentant de recopier à l’identique la photo d’un bâtiment, mais sans grand succès. Pour commencer à se dépatouiller il faut évidemment passer par toute la théorie autour des perspectives à un ou plusieurs points de fuites etc, mais comme le solfège pour la musique ou la prononciation pour l’apprentissage du chinois, et j’ai à chaque fois rapidement abandonné. La photographie a de ce point de vue là un côté beaucoup plus intuitif … ll suffit d’appuyer sur le déclencheur pour que son ‘oeuvre’ soit là. Je me rappelle cependant avoir lu quelque part que le fait que la course à pied soit accessible à n’importe qui expliquait la raison de l’engouement général pour cette discipline, mais que cet enthousiasme impliquait aussi un problème pour ses pratiquants. Tout le monde peut courir, mais surtout on a vite fait de courir n’importe comment et il est ensuite difficile de se débarrasser de ses mauvaises habitudes. Si je suis bien conscient qu’il en est de même pour mes photos, le plaisir ressenti à photographier est tout doucement en train de prendre le pas sur celui que prends à écrire, mais je n’ai cependant pour l’instant toujours pas d’idée précise sur la manière d’incorporer cela dans mon blog …
Je suis rentré bredouille de ma ‘chasse au kōyō’ cette année. C’est sans doute une semaine trop tard que je me balade au Temple Yagoto Kōshō-ji (八事山興正寺), seuls quelques momijis autour de la pagode à cinq étages ont encore leurs feuilles rouges vif. Le temple se trouve dans le quartier universitaire de Yagoto, tout près de la station de métro Yagoto. J’étais certain d’y être venu l’année dernière mais mes archives m’apprennent que c’était il y a deux ans déjà, le temps passe tellement vite ! Le Kōshō-ji, temple de l’école du Bouddhisme Shingon, a été construit en 1688. Son site s’étale sur deux montagnes, Nishiyama (西山) à l’ouest et Higashiyama (東山)à l’est. Caché dans la montagne, Higashiyama était autrefois un endroit tenu secret, dédié aux études et à l’apprentissage et dont l’accès était interdit aux femmes. C’est par là que j’étais entré dans l’enceinte du temple la fois précédente. A une époque ou il y devait y avoir moins d’habitations et bien davantage de buissons et de forêts que de nos jours, j’imagine sans peine que rien ne laissait suggérer qu’un temple s’y trouvait.
C’est cette fois par l’entrée principale que je m’engage dans l’allée menant au temple. Mis à part quelques habitués, deux ou trois couples et l’un ou l’autre petit groupe de cinq ou six touristes qui passent sans trop s’attarder l’endroit est désert et il y règne un agréable silence. Bien décidé de profiter de la spiritualité du lieu je prends le temps de me déchausser et d’entrer à l’intérieur du hall principal Nishiyama-honden 西山本堂 pour m’assoir en face d’une représentation d’Amida Nyorai. Ces derniers temps j’ai particulièrement l’esprit embrouillé. Je veux tout faire en même temps, n’y parviens pas et me fait des reproches à cause de cela. Faut-il me concentrer sur une seule chose, ou bien tout simplement accepter mon insatiable soif de découverte comme quelque chose de positif et laisser mes envies me guider ? Je pense très sérieusement à travailler sur moi-même afin de parvenir à trouver le temps de souffler un peu et d’être comme on dit pompeusement, ‘en harmonie avec moi-même’. Je pense qu’il s’agit plus d’un manque de concentration qu’une simple incapacité à maîtriser mon emploi du temps. Pour m’aider dans mon périple, Keiko me parle des bienfaits de la calligraphie japonaise ou bien encore du zazen. Au point où on en est, pourquoi ne pas essayer ? Je reviens à moi, sans trop savoir combien de temps je suis resté assis, mais j’ai appris que j’ai tout simplement besoin de temps à autre d’un peu de silence complet afin de me trouver seul avec mes déjà trop bruyantes pensées. Je décide de me balader derrière l’autel principal en empruntant situé sur sa droite un chemin légèrement surélevé qui permet d’avoir une vue d’ensemble de la partie ouest du site. D’ici on ne voit que les toits des différents bâtiments, je rêvasse encore un peu, imaginant les moines se baladant autrefois dans les cours et les passages. Ce coin, si silencieux, semble comme hors du temps, il me faudra y revenir régulièrement, en temps creux, afin de me ressourcer.
L’Aichi Prefectural Museum of Art (愛知県美術館), situé dans le quartier de Sakae, à Nagoya, accueillait pendant deux mois une galerie des photographies de Nakaji Yasui (1903-1942), apparement l’un des plus importants photographes japonais de la première moitié du XXᵉ siècle. Si je dis apparement, c’est que je n’ai aucune connaissance approfondie de l’histoire de la photographie, et encore moins de celle du Japon en particulier. Cette exposition semblait donc être une excellente manière de mettre le pied à l’étrier, comme on dit.
Le musée se trouve à l’intérieur du Aichi Arts Center (愛知芸術文化センター), un bâtiment de 12 étages conçu en 1992 par l’architecte Shigeru Shindō (進藤繁) abritant également la Bibliothèque préfectorale d’Aichi ainsi que le Théâtre des arts de la préfecture d’Aichi (愛知県芸術劇場), dont le hall principal de 2.500 places accueille notamment l’orchestre philharmonique de Nagoya. J’ai malheureusement oublié de prendre une photo du bâtiment de face pour appuyer mon propos mais la majeure partie de sa façade et de son toit sont en verre, partiellement de forme cylindrique. Lorsqu’il fait beau, comme lors de ma visite, la lumière s’infiltre à l’intérieur du bâtiment, se reflète sur les parois carrelées, inondant de lumière l’atrium principal et formant au fur et à mesure que le soleil change de position toutes sortes de fascinants motifs de reflets et d’ombres.
Je suis venu voir l’exposition「生誕120年 安井仲治 NAKAJI YASUI : PHOTOGRAPHS」. Nakaji Yasui (安井仲治) est né en 1903 à Osaka. Il s’intéresse à la photographie pendant son adolescence et intègre en 1922 un groupuscule de photographes avant-garde amateurs appelé le Naniwa Photography Club, (浪華写真倶楽部). Les membres du club exposent régulièrement leurs photos dans la région du Kansai depuis sa création en 1904 et Yasui est assez talentueux pour rapidement être en mesure de présenter ses oeuvres dés 1923, devenant au fil des années l’un des membres principaux du groupe. Le Tampei Photography Club (丹平写真倶楽部) est fondé en 1930 sous l’influence de quelques photographes du Naniwa Photography Club. Ce nouveau regroupement centre ses activités autour de l’expérimentation en utilisant des techniques comme le photogramme (image photographique obtenue sans utiliser d’appareil photographique en plaçant des objets sur une surface photosensible et en l’exposant ensuite directement à la lumière) ou le photomontage.
J’ai trouvé le cadrage des photos de Nakaji Yasui vraiment saisissant et moderne pour des photos prises dans les années 30. Par exemple, la deuxième photo (Arrest, 1931) de cette série met en scène l’arrestation d’un homme par un policier lors d’un confrontation avec des manifestants. J’aime beaucoup le fait que l’acte en lui-même nous soit suggéré par cette ombre au sol au lieu de simplement photographier l’homme traîné de force. Réussir à prendre sur-le-vif une pareille photo relève du génie, d’autant-plus si l’on prend en compte le matériel utilisé à l’époque. Les troisièmes (Portside Scene, 1930) et quatrièmes (Gaze, 1931) photos sont des montages de quatre ou cinq photos prises séparément. Outre le fait que je trouve cela fascinant comment leur superposition permet de donner encore davantage de contexte à une seule photo, le photomontage n’a été inventé et popularisé en Europe (en Allemagne notamment) qu’une dizaine d’années plus tôt, je me demande comment lui est venue l’idée de jouer et manipuler ainsi ses photos. Si la dernière photo (Seaside, 1936) est plus classique quoique réussie, j’ai été très surpris d’apprendre qu’il s’agissait du Phare de Noma (野間灯台), situé au sud de la péninsule de Chita et que j’ai récemment photographié ici ou encore ici. Cette exposition aura été pour moi un bon point d’entrée vers le monde de la photographie au Japon et faire des recherches sur internet pour ce blog m’a permis de découvrir des nombreux artistes contemporains ou non.
Même quand je suis en congé le week-end, accorder nos quatre emplois du temps devient de mois en mois de plus en plus difficile. Apres un frugal repas de midi nous avons juste le temps de nous balader autour du temple Hinaga, réputé pour son kōyō, mais encore une fois il est encore trop tôt pour vraiment pouvoir en profiter. Nous faisons ensuite un saut à Shinmaiko. Si la température est agréable au dehors mais les gens qui font du ‘stand up paddle’ en cette saison me font froid dans le dos. La lumière du soleil couchant est douce et apaisante, que ce soit seuls, en couple ou en famille, promeneurs et autres pêcheurs du dimanche profitent paisiblement de cette belle fin d’après-midi.
De passage à Nagoya j’en profite pour me rendre au jardin japonais Tokugawaen (徳川園) afin d’y admirer le kōyō, mais dés mon entrée j’ai vite fait de me rendre compte qu’il est encore bien trop tôt, quelques feuilles de Momiji épars y commencent à peine à perdre leurs couleurs. J’en suis plutôt étonné car les médias pourtant la veille des ensorcelants dégradés de feuilles oranges, jaunes et rouges dans la vallée d’Asuke. Après avoir fait rapidement le tour du parc, déçu, je pense quitter celui-ci mais parviens à revenir sur mes pas en changeant un peu mon état d’esprit. Et si au lieu d’attendre passivement que l’opportunité de prendre des photos interessantes s’offre à moi j’acceptais la situation comme telle, m’exerçais à travailler mon oeil, m’efforçais à y trouver malgré tout quelque chose à photographier ?
Je passe un long moment à faire le tour de l’étang situé au centre du jardin. Parfois je m’assois, je regarde, j’écoute, je prends tout mon temps. Comme souvent un couple de futurs mariés apparaît en tenue de cérémonie, sans doute afin de prendre des photos pour l’album de mariage. La photographe leur hurle des ordres sur un ton assez sec, j’ai l’impression que cette séance photo est un calvaire pour tout le monde. Je crois que je serai incapable de faire son métier, les photos prises en l’espace d’une heure ou deux sont censées éternellement remémorer des moments de bonheur, je pense que je ne me le pardonnerai pas si jamais ce bel épisode de leur vie venait à être gâché par mes photos ratées ou peu convaincantes. Sur ce blog je n’ai rien à prouver à personne, si mon contenu ne plait pas les lecteurs (de toute manière déjà peu nombreux) cesseront de venir. C’est tout ! Alors pourquoi avoir peur ? C’est le coeur un peu plus léger que je m’attarde près de la partie de l’étang où se rassemblent les carpes koï, qui en devient également l’endroit le plus animé du jardin. Un petit escalier permet de s’approcher de la surface de l’eau pour les nourrir sans y tomber, assis sur un banc à quelques pas j’observe les visiteurs, jeunes et vieux, seuls ou en groupe, s’exclamer et rire lorsqu’approchent les goulus poissons.